Se faire exploser au nom d’Allah aura desservi l’image de l’islam. Les attentats aux Etats-Unis, à Londres, Madrid ou encore Bombay ont donné une vision figée et opaque de cette religion et l’occasion parfaite pour toutes sortes d’islamophobies d’appara?tre au grand jour. L’an dernier, divers mouvements nationaux et identitaires créent l’organisation européenne ? Les villes contre l’islamisation ?, sans grands remous médiatiques. La Suisse ne fait pas exception, la prochaine votation (référendum) montre clairement une méfiance envers la religion de Mahomet.
Voilà plus de cinquante ans que des mosquées existent en Suisse et que quatre d’entre elles sont dotées d’un minaret. En 2006, trois demandes de construction de cet attribut d’architecture islamique suscitent des débats politiques houleux. Voyant la la?cité et l’Etat de droit en danger, l’extrême droite suisse s’est sentie investie d’une mission : remettre l’église au milieu du village. Deux ans plus tard, l’UDC (droite nationaliste) et l’UDF (droite chrétienne) lancent une initiative ? contre la construction des minarets ?. Cette interdiction sera peut-être inscrite dans la constitution helvétique… ou pas. Verdict dans moins de deux semaines, après passage par les urnes.
Depuis les années 60, diverses communautés musulmanes vivent en Suisse, leur nombre augmente et leur installation se fait durable. Elles restent malgré tout assez discrètes jusqu’à ce que cette campagne politique les mette sous les projecteurs. Aujourd’hui, on compte 4,6% de musulmans en Suisse, dont 10% seulement seraient pratiquants. Pour les spécialistes, la majorité d’entre eux sont intégrés et pratiquent un islam la?c. De fa?on ultra-minoritaire, il existerait une poignée d’islamistes radicaux qui, en général, se tiennent loin des mosquées officielles et éprouvent, tout comme l’extrême droite, un dédain face aux minarets.
Pourtant, notre vision de l’islam se forge bien trop souvent sur les dires et les actes de ces rares mouvances extrémistes. Tel semble être le cas de l’UDC, qui construit son discours uniquement autour d’un ? islam fondamentaliste ? et jette ainsi le discrédit sur la majorité, les musulmans modérés. L’un des membres de ce parti a d’ailleurs affirmé que si l’attention est (quasi) uniquement portée sur cette minorité, c’est parce qu’elle peut s’avérer aussi dangereuse que… les nazis au temps d’Hitler.
N’étant pas un pilier de la foi musulmane, le minaret n’aurait pas raison d’être. Telle est l’argumentation de base des initiants (les personnes qui ont lancé l’initiative populaire contre les minarets ; elles sont parvenues à récolter 115 000 signatures, le minimum légal étant de 100 000, dans le délai imparti de 18 mois). Selon les initiants, donc, cet élément architectural qu’est le minaret signifie : ? Nous sommes là et nous ne partirons plus ! ? Autrement dit, ces tours revendiqueraient une exclusivité religieuse et symboliseraient la mise en place d’une ? islamisation rampante ? dans la douce Helvétie.
Pour les partisans anti-minarets, dire oui à ces constructions revient à ouvrir grand les bras aux muezzins et à leur ? Allah Akbar conquérant ?. Cette ? menace ? a été mise en avant, entre autres, par des membres de la Jeunesse identitaire de Genève. Il y a quelques jours, au petit matin, ceux-ci ont réveillé les résidents du quartier de la mosquée de la commune genevoise du Grand-Saconnex, en diffusant de leur voiture, par haut-parleurs, un appel à la prière.
Le but de cette mascarade ? ? Faire prendre conscience à la population qu’en cas de refus de l’initiative populaire, c’est cette voix qu’elle entendrait, dans quelques années, plusieurs fois par jour. ? Or, voilà bien plus de trente ans que ce lieu de culte genevois possède un minaret sans qu’aucun appel de muezzin ne retentisse ni qu’aucune revendication dans ce sens ne soit émise. Y aurait-il de la parano?a dans l’air ? Pour l’instant, les seuls muezzins que nous avons rencontrés en Suisse se trouvaient dans un jeu vidéo du net, où les internautes pouvaient les empêcher de ? vociférer ? en les dissuadant… à coups de fusils ! Ne cherchez pas ce site, géré par les opposants aux minarets, il a vite été mis hors ligne.
En fait, à en croire l’UDC, une invasion barbare de barbus serait en route et la culture occidentale chrétienne en péril. Un tableau à faire trembler les dévots catholiques ! Au point qu’en Valais, terre très vaticane, les habitants ont pu retrouver de ? dr?les ? de tracts sur leur pare-brise, signés par la Jeunesse du Christ-Roi (un mouvement catholique intégriste, proche d’Ec?ne). Les slogans sont parlants : ? La Croix ou le Croissant ? Il faut choisir. Non à l’expansion de l’Islam ? ou encore ? A nous de faire une Croix sur le Croissant, sans quoi c’est le croissant qui va nous manger ! ?.
Les impies peuvent aussi frémir. Partant du fait que ? le minaret devient le glaive de l’islamisation politique ?, cette ? progression de l’islam ? serait une menace non seulement pour la chrétienté mais aussi pour notre système juridique. Pour le conseiller national (député) de l’UDC Oskar Freysinger, fer de lance de cette campagne anti-minarets, ? l’islam est une religion totalement atypique ? qui n’a ? pas fait son siècle des Lumières ?, car ? elle ne distingue pas l’Eglise de l’Etat ?. Il ajoute qu’elle doit être combattue ? en tant que mouvance politique porteuse des germes d’un système totalitaire antidémocratique ?. La crainte de cette extrême droite ? Qu’? un système juridique de type théocratique ? voie le jour sur sol helvétique.
Or, jusqu’à présent, pas l’ombre d’une charia dans nos contrées. Comme le signalent plusieurs organisations musulmanes, à aucun moment, les croyants musulmans n’ont demandé de changer la loi de ce pays. En revanche, les acolytes de Monsieur Freysinger, par leur initiative anti-minarets, ne demandent-ils pas une modification de la Constitution pour y inscrire une loi d’exception ?
Pour souligner les dangers supposés de cet ? islam subversif ?, l’UDC s’affiche. Et pas n’importe comment. En pointant l’inégalité entre les sexes jugée flagrante dans cette religion. Le parti affirme que ? le minaret est le symbole d’une exigence de pouvoir politique, au même titre que la tentative d’imposer le port de la burqa (…), de faire accepter le mariage forcé et de légitimer l’excision ?. Ainsi, interdire les minarets reviendrait à libérer les femmes musulmanes !
Les affiches « udc-istes » sont explicites : un dessin de minarets en forme de missiles transper?ant le drapeau suisse avec, au premier plan, une femme en burqa ; une photomontage mettant les conseillères fédérales (ministres fédérales) à la mode afghane ; ou encore, placé entre deux minarets, le visage d’une femme couvert ne laissant voir que ses yeux. A chaque fois, c’est la même rhétorique : ? Halte à la soumission ? ou ? Stop ? suivi d’un ? Oui à l’initiative contre les minarets ?.
Plusieurs politiciens et politiciennes, en particulier de gauche, ont noté, d’une part, qu’il est assez étonnant de découvrir chez ce parti d’extrême droite une ? fibre pseudo féministe ?. La défense de la condition des femmes n’a jamais franchement été au programme de ce parti, qui, par exemple, ne cesse de souligner que la place de la ? gente féminine ? est à la maison et au service de son époux. D’autre part, les femmes vêtues de voile intégral ne courant franchement pas les rues de la Confédération (si ce n’est quelques touristes), il n’existerait pas un problème de sécurité publique à ce niveau-là.
Si la Suisse devient le seul pays à inscrire dans sa constitution une telle interdiction, son ? image ? pourrait en être ternie. Selon certains, il n’est pas à exclure qu’elle deviendrait ? la cible de représailles extérieures ?. C’est ce que prétend en tout cas le site internet américain du Wall Street Journal qui prédit, en cas d’acceptation de l’initiative, une fragilisation de la place économique de la Suisse. Dans un article titré ? Business is worried ? (le monde des affaires est inquiet), il est écrit qu’il est fort possible que quelques grandes entreprises helvétiques implantées dans certains pays musulmans soient boycottées.
Pour l’organisation patronale interprofessionnelle Economie Suisse, ces pays ? sont importants pour le commerce extérieur et le tourisme. Un boycott de [nos] produits pourrait entra?ner des pertes se chiffrant en milliards et des suppressions d’emplois ?. Récemment, un site proche du dictateur libyen Mouammar Kadhafi, qui sert de propagande anti-suisse, appelait déjà à ne plus acheter certains produits Nestlé et Swatch en faisant référence à ? des affiches racistes qui incitent à l’interdiction de la construction de minarets en Suisse ?.
Certainement plus grave encore que cette conséquence conjoncturelle non négligeable, l’ONU tout comme Human Rights notent que si le ? oui ? l’emporte le 29 novembre, la liberté religieuse et le principe de non-discrimination seraient remis en question. Dès lors, le non-respect de ces valeurs fondamentales de la constitution, mettrait en péril la paix religieuse.
Comme l’annonce Tariq Ramadan, professeur suisse d’études islamiques contemporaines à l’Université d’Oxford, même si le minaret n’est pourtant pas une exigence partagée par tous les musulmans et qu’il n’est pas obligatoire dans le Coran, ? ce n’est pas une raison de juger que les croyants n’en n’ont pas besoin ?. Selon lui, refuser les minarets correspond à une tentative ? d’invisibilisation ? de la communauté musulmane, ce qui est contraire à l’idéal du ? vivre ensemble ?. Par ailleurs, un ? oui ? le 29, nuirait à l’intégration et encouragerait le repli communautaire et le fondamentalisme que cette initiative prétend justement combattre.
Pour toutes ces raisons, le gouvernement et le parlement suisses recommandent au peuple et aux cantons (une double majorité est requise pour toute modification constitutionnelle) de rejeter l’initiative ? contre la construction des minarets ?.
Florence Métrailler (Lausanne Bondy Blog)
Légende de l’illustration : affiche appelant à voter ? oui ? à l’initiative populaire anti-minarets.
omega montres
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